Hippone, la pierre et la mémoire  Une cité millénaire en chemin vers l’UNESCO

À Annaba, les vestiges de l’antique cité de saint Augustin retrouvent la lumière. Portés par le projet des « Itinéraires augustiniens en Algérie », ils pourraient bientôt prétendre à une reconnaissance mondiale.

À Annaba, l’histoire ne s’enferme pas dans les vitrines. Elle affleure au détour d’une colline, entre des fûts de colonnes, des pans de murs et des mosaïques que le temps n’a pas tout à fait effacés. Aux portes de la ville, Hippone n’a rien d’un décor figé. Elle est un livre de pierre dont chaque génération tourne les pages, et dont le dernier chapitre pourrait s’écrire à l’échelle du monde.

Depuis avril 2025, le dossier des « Itinéraires augustiniens en Algérie » figure sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO, première étape vers une éventuelle inscription. Cet ensemble réunit plusieurs hauts lieux de l’Antiquité algérienne liés à la vie, aux déplacements et à l’œuvre de saint Augustin. Hippone y côtoie Thagaste, Madaure, Calama et d’autres cités antiques de l’Est du pays. L’UNESCO souligne la valeur historique et culturelle de cet ensemble, qui témoigne des échanges entre les mondes numide, romain et chrétien en Afrique du Nord.

Pour Hippone, cette intégration change l’échelle du regard. Le site cesse d’être seulement un repère régional. Il devient l’une des étapes d’un itinéraire de portée universelle.

Le site a de quoi justifier cette ambition. Ancien comptoir phénicien, puis cité numide, puis ville intégrée au monde romain, Hippone s’est imposée peu à peu comme un centre économique, portuaire, culturel et religieux de l’Afrique antique. Chaque époque y a laissé sa trace, et Annaba y puise une profondeur historique qui se compte en millénaires.

La figure de saint Augustin donne à cette mémoire un visage. Évêque d’Hippone de 395 jusqu’à sa mort en 430, il a fait de la cité le cœur de son activité religieuse et intellectuelle, et son nom reste indissociable de son œuvre. Ainsi, sur ces hauteurs, la pensée a pesé autant que le commerce et les armes.

Lire une ville par fragments

Sur plusieurs dizaines d’hectares, le site conserve les traces d’une cité qui fut longtemps un pôle majeur de la région, théâtre, thermes, vestiges religieux, constructions antiques. L’intérêt de l’ensemble tient moins à chaque monument pris isolément qu’à ce qu’il permet de faire, reconstituer, fragment après fragment, la vie d’une grande cité méditerranéenne.

Les ruines n’y sont pas seules. L’église dédiée à saint Augustin et les collections du musée complètent le parcours et aident à comprendre l’évolution d’Hippone, et à travers elle une part de l’histoire d’Annaba. Conserver ce patrimoine ne revient donc pas à protéger de vieilles pierres. C’est maintenir vivant un pan essentiel de la mémoire de la ville.

L’effet Léon XIV

Cette mémoire a retrouvé les projecteurs en avril dernier. Le pape Léon XIV, en visite à Annaba, s’est rendu au site archéologique d’Hippone avant de rejoindre la basilique Saint-Augustin pour une messe. Depuis, l’affluence a sensiblement progressé, avec davantage de visiteurs algériens et étrangers. Le mois d’août a ainsi enregistré près de 5 000 entrées au site et au musée.

Derrière ce chiffre, le signal est clair, un regain de curiosité pour un patrimoine qui a tous les atouts pour devenir l’un des principaux pôles du tourisme culturel dans l’Est algérien.

Reste à transformer cet élan en fréquentation durable. Annaba, traditionnellement associée à son littoral, peut diversifier son offre en mettant en avant son héritage historique. Des circuits culturels reliant Hippone aux autres hauts lieux antiques de la région donneraient une nouvelle profondeur à la destination. Cela suppose de mieux relier le site aux opérateurs touristiques, d’impliquer les agences spécialisées et de multiplier les partenariats, afin de faire connaître ce patrimoine aux visiteurs nationaux comme internationaux.

Une éventuelle inscription au patrimoine mondial donnerait à cette démarche une dimension supplémentaire. Mais le label ne devrait pas masquer l’essentiel : c’est la valeur intrinsèque d’Hippone qui mérite d’être placée au premier plan. Son importance ne tient ni à ses seuls vestiges romains ni à son lien avec saint Augustin. Elle réside dans la continuité dont le site est le témoin, des premières implantations antiques à l’essor d’une grande cité numide, puis romaine et chrétienne.

Un héritage à transmettre

Hippone est bien plus qu’un site archéologique situé aux portes d’Annaba. Elle offre une clé de lecture de l’identité historique de la ville et de l’Algérie, un lieu où se superposent les civilisations qui ont marqué cette rive de la Méditerranée. Dans ses pierres, ses monuments et les traces de ceux qui l’ont habitée, une histoire plusieurs fois millénaire continue de s’offrir au regard.

La candidature à l’UNESCO ne devrait donc pas être vue comme une distinction de plus. Elle serait l’aboutissement d’un long travail de préservation, de valorisation et de transmission d’un héritage qui appartient à Annaba, à l’Algérie et, plus largement, au patrimoine culturel méditerranéen.

Hippone est, en quelque sorte, la mémoire à ciel ouvert d’une Algérie plusieurs fois millénaire.

 Sara Boueche

 

Articles similaires

72E ANNIVERSAIRE DU DÉCLENCHEMENT DE LA RÉVOLUTION : UNE CONFÉRENCE HISTORIQUE ORGANISÉE À L’AÉROPORT RABAH-BITAT D’ANNABA

chef

EL BOUNI : TROIS FUITES D’EAU PRISES EN CHARGE DANS LE SECTEUR DE LA ZAÏTOUNA A SAROUEL

chef

INVESTISSEMENT TOURISTIQUE À ANNABA : NEUF NOUVELLES AGENCES DE VOYAGES ET PRÈS DE 40 EMPLOIS À LA CLÉ

chef