La cuisine populaire a ses héros discrets. En Algérie, l’omelette accompagnée de frites, simple alliance d’œufs battus et de pommes de terre dorées, occupe, sans ostentation, une place quasi institutionnelle. Qu’il s’agisse d’un dîner improvisé après l’école, d’un déjeuner familial de semaine ou d’une collation partagée tard le soir, ce duo humble et généreux traverse les âges, les quartiers et les classes sociales avec une étonnante égalité de faveur.
Dans beaucoup de maisons, la fameuse omelette-frites n’est pas vraiment un repas, c’est une situation sociale. Elle arrive souvent sans prévenir, fin de mois, retour tardif, fatigue générale, frigo à moitié vide mais dignité intacte. On sort les œufs, on épluche les pommes de terre, et soudain la cuisine se transforme en lieu de rassemblement. Les enfants rôdent, les adultes commentent, chacun réclame la sienne bien cuite ou avec plus de frites.
Ce qui amuse, c’est que ce plat simple se permet toutes les classes sociales. On la retrouve dans l’appartement modeste comme dans la villa confortable. Même odeur, même impatience, même bataille pour la dernière frite. L’omelette-frites ne discrimine pas, elle met tout le monde au même niveau de faim et de plaisir. C’est peut-être là son génie social : pendant quelques minutes, la carte d’identité la plus importante devient l’assiette.
Côté mémoire, elle joue aussi un rôle sérieux. Pour beaucoup d’algériens, les frites-omelette, c’est l’enfance. Le goûter improvisé, le dîner après l’école, la mère qui crie : ‘’c’est prêt’’ pendant que l’huile chante dans la poêle. On ne se souvient pas seulement du goût, mais du bruit, de l’odeur, de l’ambiance. Un plat qui ne nourrit pas que l’estomac, mais aussi la nostalgie.
Et puis il y a la créativité populaire. À la base, ce sont des œufs et des pommes de terre. Mais en Algérie, rien ne reste jamais basique longtemps ; oignons, tomate, fromage, harissa, persil, restes de viande… Chaque maison a sa version officielle, défendue comme une constitution familiale. Certains la mangent à l’assiette, d’autres la glissent dans du pain pour en faire un sandwich qui accompagne les sorties, les pauses et les petites faims.
L’omelette-frites raconte aussi quelque chose de plus sérieux ; la capacité des familles à faire beaucoup avec peu. Quand l’économie serre, quand les menus deviennent prudents, ce plat reste fidèle au poste. Il rassure, il cale, il réunit. Ce n’est pas un luxe, mais c’est une sécurité. Une preuve que la cuisine quotidienne est aussi une forme de résistance tranquille.
Finalement, l’incontournable omelette-frites n’a rien d’un chef-d’œuvre gastronomique, mais elle est un chef-d’œuvre social. Elle ne cherche pas à impressionner, seulement à rassembler. Elle s’invite sans protocole, met tout le monde d’accord, et repart en laissant des assiettes vides et des discussions pleines.
En Algérie, on peut changer de mode, d’époque ou d’humeur, mais une chose reste stable : quand les frites rencontrent l’omelette, le pays entier se met, discrètement, à table.
Sara Boueche
